Chu belle, Sophie (Sur la grossophobie)

Grossophobie : Aversion ou attitude hostile envers les personnes en surpoids, grosses ou obèses.
(Source : Wikipédia)

Sophie Durocher a frappé hier. Un coup bas. Un coup direct dans le gras. Le mien et le vôtre. Elle s’est faite la voix, le porte-étendard des trolls du fat-shaming contre lesquels on se bat depuis des années.

Pourtant, un an avant, Sophie Durocher se prononçait contre le body shaming dans le cadre d’un vidéo pour le magazine québécois Clin d’Oeil !

Sophie Durocher dans tous ses débats

#SophieDébats | Ce mois-ci, Sophie Durocher ouvre la discussion sur le « body shaming » présent sur les réseaux sociaux. Vous pouvez lire sa chronique Portez ce que vous voulez! dans votre magazine Clin d’oeil du mois de juin 2016, en vente dès maintenant!

Posted by Clin d’oeil on Thursday, May 12, 2016

 

Depuis plusieurs années, je persiste et répète que la discrimination basée sur la taille et le poids (la grossophobie) demeure une des dernières formes de discrimination socialement acceptable, malgré les préjudices évidents que la grossophobie cause.

Emily Roy, fondatrice de la Montreal + Fashion Week, seconde : « Comme quelqu’un m’a répondu sur mon blog, si on remplace chaque « grosse », « obèse » dans le texte par « femme noire » ou « homosexuelle », ce texte là n’aurait JAMAIS paru nul part…. » 

Avant de passer à mes commentaires sur l’article, j’aimerais vous inviter à partager vos photos de vous et autres selfies avec le hashtag #ChuBelleSophie sur les médias sociaux. La diversité qui trend, ce serait l’fun, non ? Ce serait une chouette riposte en tous cas…

Voici mes commentaires sur son article, donc. Parce que je ne peux pas rester silencieuse devant autant de mépris. Mais surtout devant autant de conneries, écrites par une personne qui n’a aucune idée de la réalité des personnes grosses. Aucune idée du réel combat que ça peut représenter.

(Les parties en italiques sont copiées intégralement de l’article publié sur le site du Journal de Montréal. Le reste, c’est de moi.)

 

grossophobie sophie durocher
Photo (et photo de l’aperçu) : (C) www.juliash.com – Instagram @juliashoots
Regardez la photo qui accompagne ma chronique. Prenez deux secondes pour la regarder sous tous les angles.

Prendre DEUX secondes pour observer une photo sous tous ses angles ? Une photo produite dans un but artistique n’est pas une photo destinée à la pub. La pub se consomme en 2 secondes. L’art, non. L’art a pour but, notamment, de passer un message. Un message que tout le monde ne comprendra – ou n’aimera – pas nécessairement. Ce qui est clairement le cas ici.

Une fois que vous avez compris que c’est le corps d’une femme très très en chair, répondez-moi sincèrement à la question suivante : «Trouvez-vous cette photo belle ?» On est entre nous. Vous n’avez pas à me donner une réponse politiquement correcte. Allez, personne ne vous jugera. Quelle est votre réaction viscérale face à ce corps ?
Tous les corps sont magnifiques ?

Je réponds à ta question par une autre : quelle femme serait belle dans cette position ? Pas besoin d’y penser plus que 2 secondes ! (Ça semble être un standard de durée de réflexion approfondie dans ton article…)

Sinon, c’est très éthéré comme esthétique. Je trouve la composition plutôt agréable. Ça fait très « campagne anglaise au début du siècle dernier ». Pas pire que bien des nus de la Renaissance que tu dois donc trouver beaux. Sans doute parce que ce sont des « standards », des « classiques ». C’est « normal » de se pâmer devant des tableaux de maîtres de la Renaissance, tsé. Je crois qu’on a déjà compris que tu aimes ça, les « standards », les « valeurs sûres ».

Cette photo est une œuvre d’art, d’une artiste suédoise. Elle publie régulièrement des photos sur Instagram, dans les magazines de la «diversité». Cette image est censée nous faire réfléchir à notre définition de la beauté et à combattre nos «préjugés envers les standards corporels dominants». Du beau charabia pseudo-intellectuel destiné à nous rendre coupables de notre réaction spontanée, si vous voulez mon avis. Désolée, mais je suis incapable de m’exclamer devant la «beauté» de cette image. Ce que je vois, c’est le corps d’une femme déformé et en mauvaise santé qui a besoin d’aide médicale.

Ah ça me rassure. C’est la santé qui te préoccupe quand tu regardes ça.

J’imagine que, comme dans ce cas-ci, quand tu vois un mannequin, tu t’assures de savoir comment va sa santé globale par une série de tests médicaux poussés. Tu as analysé son sang, son urine, sa masse osseuse. Tu connais son niveau d’activité physique, ses taux de cholestérol, de fer, de sucre dans le sang. Tu sais si sa thyroïde fonctionne bien (ou pas). Si elle fume ou pas. Tu peux deviner l’état de sa santé mentale. Tu SAIS tout ça. Parce qu’avec tes yeux rayons-x, tu sembles apparemment pouvoir voir tout ça. Toujours en 2 secondes, bien sûr.

Qui sait, la femme sur la photo, elle est possiblement haltérophile ? Ou malade et bourrée à la cortisone ? Ou pas. Mais ça, on ne le sait pas. Tout comme le reste de sa santé d’ailleurs. Même si on regarde et qu’on analyse pendant un gros deux secondes, sous tous les angles. On ne peut JUSTE PAS le savoir avec une photo.

Le magazine en ligne Vice a déjà dit des photos de Julia SH qu’elles «montraient la beauté et la valeur du corps du mannequin en dehors de tout jugement de la société en termes d’attrait sexuel».
Le magazine féminin Cosmopolitan a écrit en 2016 : «Ces photos de nudité vont vous rappeler que tous les corps sont magnifiques.»
Quelle hypocrisie ! Un magazine féminin qui nous vend de pleines pages de pubs de corps féminins photoshoppés nous fait croire qu’un corps mou et flasque c’est magnifique ! Si vous croyez vraiment ce que vous dites, pourquoi ne pas nous montrer des femmes obèses morbides dans votre prochain reportage sur les maillots de bain ? Pourquoi ne pas nous montrer des corps bourrés de bourrelets dans votre prochain «spécial sexe» ?

Vois-tu, les femmes brainwashées par des messages comme celui que tu martèles (tout comme plein d’autres médias de masse d’ailleurs), ce sont les mêmes femmes qui font faire des millions à Jenny Craig, Weight Watchers et compagnie. Oprah n’est pas folle. Elle sait qu’il y a de l’argent à faire dans le domaine de la perte de poids. Elle n’y aurait pas savamment investi 43 M $ (selon Forbes) sans conseils judicieux. Son succès est dû en partie à ses « réussites » et « échecs » de perte de poids. Et aux faits que tellement (trop) de femmes s’identifient à ça.

Quant aux magazines, ce sont des entreprises qui répondent aux besoins des clients. Offre et demande. Les clientes acheteuses ont tellement été drillées que ce qui est « beau » est « mince » que c’est désormais ce qu’elles veulent (doivent?) voir (croire?). Pour se rassurer d’avoir maigri ou de rester mince pour les « bonnes » raisons. Ou pour maintenir la pression psychologique sur elles-mêmes de ne pas oublier d’aller au gym pour maintenir et/ou atteindre ces idéaux. Pas pour la santé. Pas pour le plaisir. Pour la minceur.

Comprenez-moi bien, je suis toute en faveur de la diversité corporelle. Il ne faut pas qu’il y ait qu’un seul modèle de beauté, des filles prépubères sans seins ni fesses comme nous les montrent les publicités et le milieu de la mode. J’applaudis à deux mains quand on nous montre des femmes avec des formes voluptueuses. Amenez-en des Kim Kardashian, des Monica Bellucci, des Beyoncé.

La silhouette Kate Moss est pas mal sur son last call, tu sais… On est rendu à Kate Upton là ! (Coudonc, c’est quand la dernière fois que tu as ouvert un des magazines féminins dont tu parlais plus tôt ? N’as-tu pas déjà collaboré à Clin d’Oeil ?)

Kim K n’est pas exactement connue pour avoir les courbes les plus naturelles du vedettariat. Elle célébrait son poids de 140 lbs après sa 2e grossesse et réclamait que c’était presque son poids « pré-grossesse ». Pour ça, je doute qu’il s’agisse d’un exemple de diversité corporelle. Quant à Beyoncé, le designer de sa robe des Grammys de 2014, partageait qu’il s’agissait d’une robe de taille 2. OK, c’est pas du zéro. Mais y’a pas de quoi parler de diversité corporelle, là non plus…

Je suis surprise que tu n’aies pas soulevé le cas Ashley Graham. (En même temps, tu dois la trouver trop grosse et difforme et en mauvaise santé… pas si surprenant finalement.) Ça m’évitera d’avoir à te dire qu’elle est presque aussi inaccessible comme idéal que les deux Kate.

Ah oui, en passant, la « diversité corporelle », ça inclut les petits, les grands, les minces, les gros, les malades et handicapés en tous genres. Les gens de toutes origines et silhouettes.

Pas juste les pear-shaped au poids santé qui ont les courbes aux bonnes places.

Mais parfois, il faut appeler un chat un chat : une femme au corps difforme est une femme au corps difforme. Une femme obèse morbide est une femme obèse morbide. Ce n’est pas une femme «taille plus». Ce n’est pas un modèle d’acceptation de soi : elle a un sérieux problème de santé et ne peut en aucun cas être considérée comme un modèle. Et ce n’est pas être une horrible mégère réactionnaire que de le dire.

Malala, si elle avait été défigurée, n’aurait pas été un bon modèle ? Elle aurait été « une femme au corps difforme », pourtant… Une chance que ce n’est pas ce qui est arrivé, hein ? Ouf ! Quel soulagement pour les jeunes filles afghanes…

(Voyons donc, c’est quoi cette logique-là…)

Mon corps – que tu dirais en si piteux état -, c’est le corps qui m’a emmenée au sommet d’une des pyramides de Tikal, après trois heures de randonnée dans la jungle guatémaltèque. Le même qui m’a menée des ruines de Machu Picchu aux cenotes du Yucatán. Des bunkers de la Deuxième Guerre en Pologne aux forêts de cactus de l’Arizona. 

Mon « corps difforme ».
Mon corps de « femme déformé et en mauvaise santé ».
Mon corps de « femme obèse ». 

grossophobie sophie durocher

As-tu pensé, même un gros deux secondes, que c’est possible d’avoir un gros corps, pas « standard », sans devenir automatiquement une catastrophe de santé publique ? On jase là…

Aujourd’hui, on veut nous faire croire qu’il faut trouver beau tout ce qui sort de la norme. Sinon, on se fait accuser d’avoir d’horribles et vilains préjugés et de faire de la discrimination corporelle. Ou pire encore… On se fait traiter de «grossophobe», le nouveau mot à la mode.

La semaine passée, dans « La Presse », il y avait un article fascinant traitant notamment de la discrimination à l’emploi chez les gros. Avec preuves et démonstrations à l’appui. 

Pas juste un témoignage là. Parce que ce que tu as écrit, c’est un témoignage. Ton témoignage de la haine des gros. Tu n’aimes peut-être pas le mot « grossophobie » et le fait qu’il soit à la mode.  Va falloir que tu apprennes à vivre avec, tant que ce terme sera nécessaire et pertinent. Tant que des gens écriront des trucs pareils à ce que tu as écrit.

Sophie, le terme « grossophobie », c’est de l’espoir. Parce qu’on ne peut pas lutter contre ce qui n’a pas de nom. Ça va peut-être aider à changer les choses. J’ai espoir. Malgré qu’on soit bombardés de messages qui nous disent que c’est mal d’être gros, j’ai espoir. 

Parce que, pour citer mon ami…
« L’espouère, c’est comme le sucre à la crème. Quand t’en veux, tu t’en fais. »

Et même si, selon tes standards à toi, je suis moche, en mauvaise santé et en détresse physique. Même s’il mouille encore, comme depuis 3 mois. Même si je suis due pour une coupe de cheveux et que ma coiffeuse est en vacances. J’ai le DEVOIR de me sentir belle. C’est mon petit geste révolutionnaire dans un monde qui veut que je ne me sente pas à l’aise à cause des dimensions de mon corps.

Même si tu n’es pas d’accord… chu belle Sophie.


Pour consulter l’article de Sophie Durocher

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2 pensées sur “Chu belle, Sophie (Sur la grossophobie)

  • 1 juillet 2017 à 2:08
    Permalink

    Bravo pour ton texte <3

    Si tu savais le nombre de fois où des gens ont douté que je fais de la course à pied parce que j'ai du gras de bedaine. Supposément que si j'aimais vraiment courir, pour vrai de vrai là, je n'aurais pas de gras. Ces gens lisent dans ma tête, évidemment. Ils savent ce que j'aime et ce que je n'aime pas. Ça leur prend 2 secondes pour comprendre ce que je ne comprends pas sur mes intérêts.

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    • 1 juillet 2017 à 4:19
      Permalink

      Eh oui. Quand on a un corps comme le mien, il devient public. Il ne m’est plus exclusif.
      On peut commenter sur mon corps, mes vêtements, l’espace que j’occupe…
      On commente sur mon panier d’épicerie. Ou si je vais acheter du McDo pour mon chum (beaucoup assument que c’est pour mon gros derrière).
      Quand je fais du sport, on me félicite. Parce qu’une dodue en forme, ça se peut pas voyons… Jusqu’à temps qu’ils lâchent le cours de spinning avant moi… 😉

      Répondre

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